“Comment parler de son travail, de la peinture, de sa peinture?
Sans doute en commençant par ce moment qui est le plus beau -quel que soit le temps-, le matin. Le petit matin même, où l’on a cette impression fugitive et précieuse d’être seul
au monde. J’associe pleinement ce qu’on appelle pompeusement le processus de création à ce moment là.
L’atelier, tous les matins. Je ne suis pas quelqu’un qui peint la nuit. Je n’associe pas mon travail à cette pratique un peu romantique qui voudrait que “l’inspiration, l’idée
lumineuse”, ou que sais-je encore se manifeste la nuit. Le matin m’apporte cette légère hébétude dans laquelle, le travail se fait sans trop de réflexion, et paradoxalement plus
efficacement.
Dans la peinture, contrairement sans doute à la poésie, il y a un côté “laborieux”, un rapport inévitable à la matière qu’il convient de dédramatiser, de dépasser, de respecter,
enfin de faire sien. Quelle matière la poésie modèle-t-elle? Les mots? C’est insuffisant. L’épaisseur de l’air? La trajectoire des paroles? Je ne sais pas.
La peinture me rassure, elle me donne des objets que je dois assembler d’une certaine manière. On est là au début de la démarche. Les grands tableaux vous emmènent ailleurs, là
où la technique n’existe plus, là où il n’y a plus que de la vision. Ailleurs.
J’ai dans la tête des images du monde mémorisées. D’ailleurs, je me demande si elles appartiennent au “monde réel” ou bien à celui de la peinture. Spontanément, si je pense à un
arbre, ce n’est pas au bouleau au fond du jardin, mais plutôt à celui de Carpaccio à côté de son “Jeune Chevalier” carapaçonné dans son armure tel un insecte.
Je ne peins pas d'après nature. Les croquis ou dessins que je peux faire devant un paysage n’ont pas d’utilisation précise. Ils ne participent à aucune préparation ou
ébauche consciente. J’emploie le mot “consciente”, parce que par la suite, ces” images-souvenirs” se réorganisent pour former des compositions, des atmosphères, des dynamiques qui nourrissent la
toile.
La technique et les supports influent sur la nature et sur la forme du travail que je vais faire. La gravure et le dessin au trait m’amènent dans un univers totalement figuratif
parsemé de signes, de fulgurences qui restent pour moi énigmatiques, mais qui sont pleines de richesses sensibles, donc indispensables. Dans ces débordements graphiques, je pense à Cy
Twombly, à ses "peintures- écritures- ratures ", d’une grande beauté.
Le travail de peinture, la toile, les enduits, les glacis etc..., font appel aux “images-souvenirs”, lorsque d’elles il ne reste que l’os, ou la chair, ou l’odeur. Je pars
alors sur une toile avec pratiquement rien. Je cherche peut-être ce que j’ai envie de raconter ou de dire, mais au fond, je cherche à peindre simplement.
Les couches se superposent. Je surveille cela, en restant juste à la bonne distance. Je suis alors dans un “univers” avec un bas, un haut. Les éléments qui traversent
la toile, se promènent, sont actifs.
Ma peinture est figurative dans le sens où elle veut se structurer comme le monde autour de moi est structuré. C’est la vie qui m’intéresse, l’énergie. La force d’un arbre
frêle qui pousse en soulevant l’air au dessus de lui, le poids d’une énorme pierre, c’est de cela que part la peinture. Il faut trouver une solution pour parler de tout cela: une solution
formelle, esthétique, sensible, une écriture.
Je travaille souvent plusieurs toiles à la fois. Parfois, je reviens sur d' anciennes peintures inachevées.Je les revois différemment. Je sais alors comment les reprendre pour
aller plus loin, comment "retomber sur mes pieds" et donc continuer.
J’emploie souvent le mot “travail”. Mais est-ce vraiment un travail? Si sur une toile, je sens un moment de labeur, un moment où la tension retombe, alors il vaut mieux arrêter.
Pas de peinture systématique. Plus simplement pas de système qui permette le repérage trop rapide de “la marque” du peintre. Lorsque je peins, j’ai l’impression à la fois de construire une écriture
et de la mettre à l’épreuve constamment. A l’épreuve du regard, et des “images-souvenirs”.
J’ai pris conscience de la peinture vers 1970/72. La peinture en vrac, toute en vrac. Lascaux, Gérico, Picasso, Renoir, Dali etc... Ce rapport de fascination là, je ne peux pas
l’expliquer. Ou, peut-être parce qu’à l’école, c’était souvent à travers le dessin et la peinture que je pouvais exister. Exister pleinement entre les autres. Les autres ont tout de suite été un
problème pour moi. Les images que je faisais m’ont permis non pas de supporter les autres, mais de construire un territoire dont j’étais le maître absolu.
A l’atelier le matin, ce sont encore les mêmes indécisions qu’il y a trente ans. C’est encore un lieu de batailles, de décombres d’hier et du vide de demain. “
Hervé Simon, Juin 2008.
Ce texte est paru dans la "Revue des Lettres,Sciences et Arts de la Corrèze", Tome CIX, 2007-2008